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Saint Augustin et sa mère Monique

Pour mon elfe aimée, ma tissée de tendresse,
toute tressée de vie et d’infinie lumière.


L’« Histoire de Monique, l’enfant alcoolique»,
livre IX des Confessions de saint Augustin.
Composition en Pastonchi corps 26, 11 et 6
et Centaur corps 6.
Vignette en HoeflerText corps 10.
Format : 19,55 cm × 27,5 cm. — Mai 2009.
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« C’est l’imprimerie qui met le monde à mal. C’est la lettre
moulée qui fait qu’on assassine depuis la Création ;
et Caïn lisait les journaux dans le Paradis terrestre. »

Paul-Louis C
OURIER, Lettre au rédacteur
du
Censeur
, le 10 mars 1820.

Pour mettre en page l’évocation par saint Augustin au livre IX de ses Confessions de l’alcoolisme juvénile de sa mère Monique, il me fallait un peu d’audace et surtout une grande économie de moyens…

La succession des carrés,
qui gouvernent l’emplacement
de la colonne de texte.
Le Pastonchi à l’épreuve
Soit : un format A4 dans lequel j’ai retaillé au jugé pour donner à la page des proportions plus harmonieuses (19,55 cm × 27,5 cm), une colonne de texte dont le format s’approche du Nombre d’or, un blanc tournant déterminé par une succession de carrés — chacun de ces paramètres influant sur les autres, bien évidemment. Et une ligne d’accroche, en rouge, qui donne le rythme de cette page unique, en venant se positionner sur le point riche de la page [1].

Le choix de travailler les couleurs, comme une calligraphie médiévale, puis de rehausser la page d’un fond imitant la matière d’un papier texturé ou d’un vieux vélin, a très fortement orienté ma recherche d’une police de caractères. Avec un tel décor, il me fallait une police remplie de conviction et de retenue à la fois, qui sache magnifier le texte avec intelligence, et sans jamais venir le supplanter. Un bienheureux hasard a fait venir le Pastonchi sur mon chemin : les bonnes humanes sont rares, en fait je ne connaissaissais guère que l’Hadriano et surtout le Centaur — hélas supplanté chez Adobe par un médiocre clône ; le Jenson.

Le Pastonchi m’a bien vite ébloui, par la perfection de ses formes et une modestie qui fait de cette police de labeur un magnifique écrin pour les textes qu’elle vient servir.

Le début de l’« Histoire de Monique »
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Francesco Pastonchi

Francesco Pastonchi (1874-1953) n’a guère laissé de traces dans l’Histoire. C’était un littérateur médiocre [2] doublé d'un fasciste militant [3] et l’unique incursion qu’on lui connaisse dans le domaine de la typographie est la commande qu’il a faite en 1928 à Eduardo Cotti, un professeur de la Regia Scuola Tipografica de Turin, d’un caractère nouveau pour l’édition d’une collection de littérature classique dont il avait la charge [4].

Extrait d’un recueil de poèmes de Salvatore Quasimodo,
publié dans les années 1940 par les éditions Mondadori.
(Source : Typophile.com)

Il s’agissait, pour Pastonchi et Cotti, de retrouver l’esprit et la forme des caractères classiques « vénitiens », en les modernisant. Chemin faisant, Eduardo Cotti a introduit dans ses dessins une nuance critique et ironique, très légèrement perceptible, qui donne tout son charme à cette police et augmente encore son élégance, sa discrétion et sa force subtile.

Le même texte, recomposé en Pastonchi numérisé,
dont on peut constater l’extrême fidélité.
(NB. : Les espaces excessives de la version originale n’ont pas ici été respectées.)

On notera aussi la perfection de sa rythmique, qui fait de chaque mot et de chaque ligne un petit poème visuel rempli d’équilibre et de délicatesse.



Ligatures, vignette et réglages

Si j’ai conservé les ligatures techniques des « ff », très inhabituelles mais finalement amusantes et assez efficaces, je n’ai en revanche guère été séduit par les ligatures ornementales de la police, bien trop emphatiques à mon goût, ni par ses traits d’union, auxquels j’ai substitué des tirets d’un dessin plus classique. Et l’esperluette ne m’a pas semblé s’harmoniser avec le reste de la police : je ne l’ai pas employée.

Les ligatures des « ff »
du Pastonchi,
avec le premier « f »
plus haut que le second.
D’autres ligatures
en « ff » (en Centaur)
plus classiquement
dessinées.
Les ligatures ornementales proposées par le Pastonchi.

Les chiffres elzéviriens non plus ne m’ont pas convaincu : je les ai remplacés par ceux du Centaur, et j’ai été amené à « aplatir » les accents sur les petites capitales, leur trop forte pente s’étant avérée gênante dans la ligne d’accroche — ce travail se fait dans un logiciel professionnel d'édition de polices de caractères : j’utilise toujours le bon vieux Fontographer, qui suffit amplement à mes besoins.

Les chiffres elzéviriens
du Pastonchi, trop étroits
et peu lisibles…
… auquels j’ai finalement
substitué ceux du Centaur.

Enfin, le texte a été densifié pour donner un peu de tension à la page et souligner l’aspect théâtral de ce récit intime : l’interlettrage est très légèrement négatif et la valeur de l’espace-mot a été resserrée.

Au final, mes réglages sont les suivants :
• Texte principal composé en corps 11, interlignage 11,3.
Espace variable (la « fine » de Xpress) à 35 % de la valeur du demi-cadratin.
Espaces-mot serrées : optimum à 93 %, minimum à 90 % et maximum à 93 %.
Sous-interlettrage : –1 % pour les intervalles normaux et les minimum, 1% au maximum.



[1] Je dois à Christophe V. de m'avoir incité, avec l'amicale discretion mêlée d'une infinie bienveillance qui est en quelque sorte sa « marque de fabrique », de remettre ce texte au travail et d'achever enfin un chantier abandonné « provisoirement », mais depuis bien trop longtemps.
[2] On lira avec jubilation une critique assassine de F. Pastonchi par le Mercure de France, dans son numéro du 1er novembre 1917.
[3] Selon Wikipedia-Italie, il a adhéré au parti fasciste en 1935, et Mario Verdone analyse dans un article, publié dans Fascism and Theatre sous la direction de Günter Berghaus, une des pièces qu’il a écrit à la gloire de « l’Italie nouvelle ».
[4] On trouve chez Linotype un rapide récit de cette aventure esthétique et industrielle, et dans les archives du Forum des Typophiles un passionnant débat (en anglais) au sujet des humanes en général et du Pastonchi en particulier, enrichi de nombreuses illustrations et de comparatifs entre polices de caractères. La plupart de mes informations sur cette police proviennent de ces deux sources. Mon attention sur les ligatures en « ff » du Pastonchi a été attirée par un mail sur Typo-L, qui évoque également l’histoire de cette police.

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