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Les mots des blancs en typographie
par Jean-Denis Rondinet

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Pour Anne-Doris aimée, qui partage
avec moi une fascination pour les listes
« La lumière — la luminosité de la surface non-imprimée — provient
d’en haut et d’en bas et glisse sur les contreformes des caractères
et des espaces qui les séparent. En outre, la lumière qui vient du haut
est plus active que celle qui vient du bas. […] Ce phénomène est ignoré
de la théorie fondée sur l’“équivalence des surfaces” alors qu’il est
au cœur de l’étude des équivalences lumineuses. »

Jost H
OCHULI, le Détail en typographie, éditions B42, 2010.









I. Choix de polices.


Les Mots des blancs
2-5 octobre 2015.
Format A2 (42 cm × 59,4 cm).
Composition en Tisa et en Bauer Bodoni.
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Jean-Denis Rondinet, correcteur à la retraite, ancien pilier de la liste Typo et boute-en-train infatigable, est aussi un conservatoire vivant de la mémoire des métiers de l’imprimerie. Lorsque j’ai découvert, au hasard d’une recherche sur Internet, son étonnant petit dictionnaire des Mots des blancs utilisés en typographie, j’ai tout de suite vu le parti qu’on pouvait en tirer, avec son aspect répétitif et un peu obsessionnel, son mélange foutraque de romain, de gras et d’italique, son usage des abréviations... Tout était déjà en place, il n’y avait plus qu’à réaliser la mise en page !

Pour ce texte, je voulais utiliser une mécane… Pour la composition de deux textes de Franz Kafka (voir ici et ), j’avais choisi le Chronicle de HTF. Le Chronicle est très joli, c’est une « quasi-mécane » bien élevée et la plus proche de la préciosité qu’on puisse concevoir dans cette famille de caractères : son dessin venait servir à merveille le projet très littéraire de ces deux publications, tout en leur conservant l’esprit (ici bien entendu simulé) d’une publication populaire et à grand tirage. Bien sûr pour cette affiche, il n’aurait pas convenu.

Composition en Chronicle.
Composition en Tisa.
Mais lors des essais préparatoires à la composition des textes de Kafka, j’avais croisé une autre mécane, que j’ai trouvée impressionnante, : le Tisa de Mitja Miklavčič. Et c’est du Tisa dont je me suis servi pour les Mots des blancs.

Mitja Miklavčič a souhaité dessiner une police strictement informative à l’usage des magazines et de la presse : le dessin de Tisa est volontairement monotone, faiblement contrasté et son apparence est un peu insistante. Pourtant, cette police est faite de mille petits détails minutieux qui la rendent extrêmement lisible même dans les petits corps, et d’une lecture sans fatigue et ni ennui — y compris pour les textes un peu longs.

On notera en particulier les axes inclinés de certaines lettres, qui apportent un rythme certain au flot de texte…

… mais aussi le soin apporté aux jointures, aux terminaisons et aux empattements (lesquels sont dissymétriques, à rebours du dessin traditionnel de nombreuses mécanes). Notons enfin les angles différents des accents sur les capitales et les bas de casse, et son italique, dont l’allure générale et la rythmique en font une police autonome par rapport au romain.

Les angles
des accents.
Jointure, terminaison et empattements
de la lettre N du Tisa.
Romain et italique.


II. Détails typographiques.

Titre de l’affiche :
composition en Bauer Bodoni et en Didot Ornaments
Le croquis des talus,
en NexusSans Italique et Bauer Bodoni.

L’esperluette « bas de casse »
(composée en demi-gras)…
… et le « s long » du Tisa…
… mis au travail dans la citation
de l’Encyclopédie.
L’article « Lavé »
Le texte, aligné sur la grille…
Exemple de « vilaine césure ».

Je voulais donc utiliser une mécane et je voulais une composition en placard, sur une seule grande page qui puisse servir d’affiche : en regardant le résultat, on pensera peut-être aux journaux du XXe siècle avec leur verticalité rigoureuse et leur gris dense et presque noir. Le gris presque uniforme de cette grande page (à l’exception bien sûr des nombreux gras, des rares italiques et des abréviations, qui font une grande partie du charme de ce texte) n’est ici rompu que par l’emploi du Bauer Bodoni pour le nom de l’auteur et le titre, ainsi que pour les crédits en bas de page, par les deux illustrations voulues par l’auteur et par trois filets horizontaux pris dans l’excellent Didot Ornaments. Le choix de la force de corps et de l’interlignage est le résultat d’un compromis : il me fallait rester lisible et harmonieux, et en même temps remplir cette page au format A2 sans créer de blancs disharmonieux et sans laisser déborder le texte. Je crois que le résultat n’est pas trop mauvais.

Pour les légendes du croquis représentant les divers talus des lettres en plomb, j’ai choisi le joli NexusSans italique de Martin Majoor, qui m’a paru bien s’intégrer au reste de la composition tout en s’en distinguant suffisamment.

On notera enfin que cette page d’apparence simple est en réalité bourrée de petites astuces typographiques. D’abord parce que j’ai entièrement composé le texte « dans le registre » : il est régulièrement interligné sur la ligne de base — sauf bien entendu les pavés de texte en petits caractères, que j’ai dû parangonner. Ce choix m’a obligé à longuement « patiner » le texte, resserrant ou desserrant les lettres ici ou là, les étroisant parfois légèrement, forçant le texte à de vilaines césures pour éviter les lignes trop creuses ou trop serrées ainsi que les veuves et les orphelines [1].

Ensuite, parce que j’ai voulu jouer un peu en adoptant le « s long » pour la citation extraite de l’Encyclopédie : tant qu’à conserver aux mots leur graphie du XVIIe siècle, autant reprendre les formes archaïques du dessin des lettres. Au passage, j’ai aussi adopté la formule de l’espace variable devant les virgules, à l’ancienne, et j’ai simulé l’existence d’une esperluette « bas de casse » en la composant avec la version demi-gras de la police et en réduisant la force de corps.

Enfin, parce qu’après bien des hésitations et des repentirs, j’ai décidé d’abandonner les ligatures dites « techniques » (celles en « fi », « fl », « ff », etc.) du texte en romain maigre, qui ne sont ici vraiment pas nécessaires — les conservant néanmoins pour le gras et l’italique.

Exemples de ligatures, présentes ici en gras (et en italique,
ailleurs dans la page), mais omises en romain maigre.

1. On se souviendra ici de la phrase de Désiré Greffier qu’aimait à citer Jean-Pierre Lacroux : « Ce n’est que pour faciliter l’espacement régulier qu’il a été admis de séparer un mot en deux tronçons. Par conséquent, lorsqu’une des règles qui président à la coupure d’un mot mettrait dans la nécessité, pour être suivie, d’espacer irrégulièrement, il vaudrait mieux faire une mauvaise division qu’un mauvais espacement. » — Désiré GREFFIER, les Règles de la composition typographique,1898.



III. Réglages techniques.

Titre : Bauer Bodoni corps 30 et 70 (interlettrés respectivement +1 et +2).
Introduction : Tisa corps 14,5, interlignage 19,7 (liste des abréviations : Tisa corps 14,4).
Texte principal : Tisa corps 11,6, interlignage 14.
Texte en italique : Tisa corps 9,3, interlignage 11,2.
Signatures et crédits : Bauer Bodoni corps 11,5, interlignage 13.

Espaces-mot : optimum à 95 %, minimum à 100 % et maximum à 105 %.
Interlettrage : –2 % au minimum, 2 % au maximum.




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